Janvier : Bornes to be alive

Janvier, le mois de toutes les frénésies ! Je ne parle pas de la galette, des soldes, encore moins des bonnes résolutions. Plutôt du cycliste drogué au kilomètre. Il est loin le temps où le cycliste s’échappait à la montagne pour s’oxygéner. Plus encore, celui où il faisait jouer ses jambes sur un Veld’Hiv… Aujourd’hui, « borner puissance 4 »  est l’adage existentiel du cycliste. Janvier est la période où les clubs amateurs partent rouler « au soleil ». Malheureusement, cette année le Dieu Sol est non-partant.

« Rendez-vous sur la Costa Del Sol » 

Dans les années 2000, débutant en élite, je partais en stage avec mon équipe à la mi-février, profitant traditionnellement d’une des semaines de courses organisées en France, au Pays Basque ou en Vendée ou sur la Côte d’Azur. Les courses, nous servaient à apprivoiser le rythme de compétition, entrecoupées de séances techniques et foncières éprouvantes en raison de la fatigue cumulée. Ces premières compétitions servaient de tremplin à la majorité des coureurs. Aujourd’hui, elles sont devenues un objectif. Il faut donc préparer ces courses en amont, partir en stage dès le mois de janvier, chercher le climat propice à la sérénité du cycliste. La mode penchait pour la Côte d’Azur. Virages successifs, les équipes ont ensuite pris la direction de la frontière espagnole, Rosas, puis celle de Lloret Del Mar, enfin de Calpe… Mais intempéries voire neige n’y épargnent pas forcément les coursiers. Des photos récentes de Calpe nous montrent des coureurs dégoulinants de sueur sur home-trainer et face à un mur blanc d’hôtel, et d’autres plus téméraires engoncés dans du Gore-Tex, entre deux trottoirs de neige. On pourrait croire que c’est fun tout ça ! Les coureurs ne semblent pas s’en plaindre, pas même certains étudiants qui ratent une semaine de cours pour… pas grand chose.

Roule ou crève

La course à l’armement existe donc. Elle est amplifiée par la pression mise sur les clubs en raison de cette première manche de la Coupe de France DN1, ingrate, organisée en février. Mais, bonne nouvelle, pour la première fois en 2017, elle débute en avril. Pour les équipes qui disposent d’un solide effectif, enchaîner les stages hivernaux ne posent pas trop de problèmes. Les autres prennent le risque de consumer rapidement leurs forces, bien avant les premières chaleurs. Est-ce un bon plan de torturer les organismes si tôt ? Je suis convaincu que nous sommes conditionnés par des biorythmes et que les courses de début de saison sont très aléatoires (chutes, météo, rhume). Heureusement, les coursiers ayant tracé un plan de carrière à plus long terme semblent moins atteints par cette folie kilométrique.

Je me souviens que Dominique Garde, directeur du Pôle Espoir de Saint-Etienne, programmait des activités annexes et interdisait de rouler sur la route avant la rentrée de janvier. Il était dur de résister quand les camarades de club en étaient déjà à des sorties de 4h. En mûrissant, j’ai compris le sens de la patience ; les cartouches dispersées dans le froid allaient méchamment manquer au mois de mai. Aux beaux jours, dès lors, il ne faut pas être surpris de la fragilité du peloton : plus l’envie de rouler, santé qui déraille… Plus jeune, j’ai eu l’occasion de tester (volontairement ou non) les deux options. J’en suis arrivé au même constat : à 1500 km près, je suis le même homme sur ma première course, pourvu que j’aie respecté l’équilibre de mon assiette, complété et diversifié mes activités physiques puisque, en plus, j’ai toujours pensé qu’il faut être un athlète (terme s’opposant à sportif hyperspécialisé) avant d’être un cycliste.

KOMmunication 

Strava exacerbe ce délire hivernal. L’application connue de tous les fous du guidon, a participé à transformer les manières de s’entraîner. Elle est devenue un terrain d’exhibition ; elle a modifié le sens premier de l’entraînement : suivre son petit bonhomme de chemin, rester en dehors des remous de la confrontation. Néanmoins, certaines fonctions sont intéressantes, comme celle qui permet de tenir aisément un carnet d’entraînement, de trouver de nouveaux itinéraires, de mesurer sa progression d’une année sur l’autre. Pour le cycliste de loisir que je suis devenu, Strava me motive parfois à sortir le vélo ou à commettre quelques extravagances, mais, le réseau social pousse à la surenchère, la déraison, la boulimie. Et quand on est coureur, c’est en course qu’on doit épater, pas sur l’affichage kilométrique au compteur, d’autant que les courses amateurs ne font que 140 km en moyenne… L’entraînement se transforme donc en compétition : chasser les KOM (King Of Mountain), passer la barre des 200 km, prendre tous les risques sur un segment, braver la tempête vaille que vaille. La bataille continue même après la sortie, à travers le nombre de Kudos (Like) récoltés. L’entreprise californienne l’a compris, on devient vite addict. Pour 8 dollars mensuels, vous pouvez devenir « Premium » et  bénéficier de services plus poussés.

Pour préparer la saison et former un collectif, je trouverais plus sage de réserver une semaine dans un vélodrome couvert… Ou bien de louer des VTT pour parer aux effets du froid en travaillant naturellement la vitesse de jambes et les intensités hautes plus accessibles par temps glacial. Avec un travail plus qualitatif (évitant les kilomètres vides), je suis certain que le résultat sportif serait meilleur, surtout sur le plan mental.
Pas sûr que le microcosme du vélo ose si facilement casser les habitudes…

Crédit image : Martial Denais

1 Comment

  1. Pacer Decisif 29 janvier 2017 at 19 h 55 min

    Je partage cette analyse pleine de lucidité et de bon sens

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